Au Kurdistan turc – Journal de Bord

logo globeMarie-Thérèse Martinelli était au Kurdistan pour l’ouverture de la 4ème action internationale de la Marche Mondiale des Femmes et le départ de la Caravane Féministe. Voici son témoignage.

MARCHE MONDIALE DES FEMMES

Démarrage de la 4ème action globale en Europe.

8 MARS 2015 au Kurdistan turc

Choisir le Kurdistan pour démarrer notre première étape de la Caravane européenne était une option politique extrêmement pertinente.

Dans cette période où le Moyen Orient souffre les atrocités de barbares fascistes qui vendent, violent les femmes, les utilisent comme esclaves au travail ou comme esclaves sexuelles, la présence de la MMF prenait toute sa force politique et symbolique de résistance à la barbarie et de « solidarité avec les femmes du monde entier.

Nous avons démarré le vendredi 6 mars et avons été accueillies à Nusaybin par des chansons, des danses, de la musique, par des femmes aux couleurs chatoyantes, brillant de toute leur joie, de leur convivialité, de leur plaisir partagé de nous retrouver.

Nusyabin est une ville frontière avec la Syrie, la Municipalité est menée par le Parti des Kurdes (la coalition du HDP). Les Kurdes nous ont paru calmes, accueillants, ravis de voir tant de femmes et d’entendre toutes ces langues étrangères (nous étions 90 déléguées étrangères) : d’Italie, du Mozambique, du Brésil, du Pays Basque, du Portugal, de Serbie, du Liban, d’Allemagne, de France, de Grèce. Des femmes turques d’Ankara ou d’Istanbul, 300 femmes venues du Rojava, des dizaines de bénévoles kurdes, énormément d’habitantes de Nusaybin, elles sont toutes venues participer à la fête et aux ateliers de réflexion.

Le matin nous étions divisées en deux ateliers : le matin sur le fédéralisme démocratique, la révolution du Rojava et la place des femmes dans l’organisation politique mise en place. ; l’autre sur l’écologie. L’après-midi deux autres ateliers : les violences subies par les femmes ; gynéologie/féminisme.

Nous avons passé la nuit à Nusaybin, hébergées dans des familles qui en solidarité ont accepté de nous accueillir.

Le samedi 7 mars, nous avons commencé par la manifestation le long de la frontière syrienne avec un rassemblement où un podium était installé pour nous offrir des chants, de la musique, des poèmes. De l’autre côté en Syrie, un podium également était installé et une foule, encore plus nombreuse que la nôtre, était amassée là pour que nous soyons ensemble bien que géographiquement séparées. De les sentir si proches, l’émotion était vive ! Si proches et si lointaines car entre nous un champ rKurdistan MT 1empli de mines anti-personnelles, des tanks, des barbelés, des militaires, tout un arsenal de guerre en apparence pas menaçant mais bien là pour séparer les peuples et ici pour séparer les femmes.

De 9h30 du matin à 13h30 nous sommes restées sous le soleil avec le bruit des femmes kurdes de Syrie qui remplissait nos têtes et nos cœurs. 

L’après-midi nous sommes parties à Mardin où nous avons manifesté à nouveau dans la vieille ville où nous attendait un orchestre de femmes jouant du tambourin. Le lieu était symbolique car il avait été celui des Arméniens. En cette année commémorative des 100 ans du génocide arménien, c’était une manière de leur rendre hommage.

Un concert était prévu le soir, en plein air, il y faisait froid et notre épuisement ne nous a pas permis de bien apprécier le spectacle. Nous avons dormi, épuisées, certaines chez l’habitant d’autres dans l’auberge de jeunesse gérée par la Mairie..

Le dimanche 8 mars, nous voilà reparties en Bus pour la Manifestation prévue à Diyarbakir. Plus de 20.000 personnes étaient présentes d’après les habituées de ce type de manif. Un grand rassemblement en fin de Manif a duré plus de deux heures avec des poèmes, des chants, des déclarations (dont celle de la MMF, en français, traduite en Kurde).

Kurdistan MT 2L’équipe de Toulouse, malgré les difficultés de connexion Internet, avons réussi le projet de communiquer avec Toulouse via Skype. Les Toulousaines parmi lesquelles il y avait beaucoup femmes kurdes, ont beaucoup apprécié ce contact vidéo malgré les mauvaises conditions techniques.

Après un spectacle de danse fort intéressant et agréable, (cette fois-ci dans une salle fermée et confortable…) nous avons passé la nuit à Diyarbakir, chez l’habitante. Aysé, une femme kurde de Toulouse, faisant partie de notre délégation, a accepté de répondre à la demande de Marion de faire son portrait radiophonique qui sera transmis à travers la radio de la Caravane européenne.

Kurdistan MT 3Lundi 9 mars : visite d’une exposition d’art et plantation d’arbres dans un parc. Après le repas nous avons visité les remparts de la ville que les habitants souhaitent faire reconnaître comme patrimoine de l’humanité. Nous avons participé à un film où chacune disait dans sa langue que nous étions solidaires de cette demande. Le soir, vers 22h les bus sont partis en direction de Hatay. Elles devaient y arriver le lendemain matin.

Aysé et moi sommes restées à Diyarbakir pour retourner le lendemain à Istanbul.

Le mardi 10 mars : dans la matinée nous avons eu le temps d’aller dans un Camp de Réfugiés. Ce fut un choc terrible. La douleur, le désespoir, l’anéantissement que subissent ces femmes nous ont laissées effondrées.

C’est la désolation, le dénouement le plus total. Les enfants errent dans ce camp, sans scolarisation, avec très peu d’accès aux soins de santé, avec un seul point de WC pour 1.200 personnes… Pourtant tout est très propre, les femmes lavent car les points d’eau ne manquent pas, elles balayent le pas de leur tente, l’intérieur des tentes est propre, rangé, accueillant même s’il n’y a aucun meuble. Les tapis, les coussins servent à tout, à dormir, à s’asseoir, à manger. Il n’y a pas de travail, aucune activité, aucun espoir. Dans une grande tente qui se dit « maison des femmes » il y avait un poste de télé, une seule machine à coudre (pour apprendre) et un petit matelas où un bébé dormait…

Pas un seul sourire dans le visage des ces femmes, ces adolescentes ou ces enfants. Très peu d’hommes sont présents. Quelques vieillards s’assemblent dans un coin assis sur des chaises en plastique noircies par le soleil.

Nous avons eu du mal à retenir nos larmes, nous nous sommes senties impuissantes, avec si peu à leur offrir. Notre écoute notre tendresse et la promesse d’en parler pour que l’on sache les horreurs que Daesch leur a fait subir étaient nos seuls apports et celà semblait si désuet…

Les viols, les ventes de fillettes et de femmes comme esclaves pour travailler ou comme esclaves sexuelles. Le cannibalisme que l’on les a forcées à consommer… Le cœur encore me fait mal à vous raconter un peu des horreurs qu’elles nous ont transmises. Dans ce camp ce son tous des Yasidis, ils ne sont ni chrétiens, ni musulmans, ce sont les populations les plus méprisées. La population turque, comme son gouvernement, est totalement opposée à l’accueil des réfugiés et la Municipalité kurde est seule face à cet énorme problème.

Il y trois camps comme celui-là à Diyarbakir, mais la totalité des réfugiés syriens s’élève à 7,5 millions c’est dire l’énormité du désastre humanitaire, social, politique…

Ce fut une expérience très forte et inoubliable. Ce n’était pas prévu au programme et cela aurait manqué à notre vision de la situation au Kurdistan.

Avant notre départ pour le Kurdistan nous avons pu rencontrer à Istanbul des membres d’un parti politique parmi lesquelles la Coprésidente et une combattante. La conversation c’est bien évidement portée sur la politique d’Egalité femmes/hommes dans ce qui existe déjà à Rojava et les trois cantons qui l’entourent.

C’est une réelle volonté politique qui s’exprime tant à travers la Charte de Rojava que dans la mise en place de la Parité partout où c’est possible. Il y a toujours une femme et un homme à la tête des Mairies, des Partis, des instances de direction que les Kurdes maîtrisent.

Mais les lois seront-elles suffisantes pour faire face à des traditions, des coutumes, des mentalités machistes et patriarcales ? Bien sûr que non !

Les femmes combattantes, organisées en unités non mixtes où elles assument toutes les responsabilités, sont la fierté des autres femmes. Elles sont comme une revanche contre tout ce qu’elles subissent. Le danger serait que les combattantes soient reléguées en seconde zone après le conflit armé comme nous l’avons expérimenté dans d’autres lieux dans d’autres temps.

Sans un volontarisme politique d’éducation, d’apport de valeurs, d’images, d’identifications différentes, les garçons et les filles reproduiront encore et encore les modèles sociaux de domination des hommes et de soumission des femmes.

La solidarité Kurdistan MT 4est primordiale, notre engagement aussi, dans la continuité, dans la durée. La délégation grecque était composée de 10 femmes dont deux journalistes. Malgré leurs difficultés financières elles ont trouvé les moyens et les forces pour être nombreuses à participer à un acte politique important.

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