“Ils ont raison d’avoir peur car ce n’est que le début”

1476665_652024578182522_204099011_nLa Caravane Féministe a rencontré les Sorcières du Campus à Antakya lors de son périple en mars 2016.

Cet article est la traduction de celui paru en allemand dans le magazine Lower Class Magazin que vous pouvez trouver ici

„ILS ONT RAISON D’AVOIR PEUR, CAR N’EST QUE LE DÉBUT!“,

3 AVRIL 2016, une interview avec les militantes de „sorcières du campus“

Mardi, un groupe de femmes de l’Université d’Ankara a frappé un macho ayant agressé sexuellement toute une série de victimes. En dépit de nombreuses approbations, des protestations cinglantes se sont fait entendre : pourquoi tant de violence ?12670388_1112966925421616_3871779292627815561_n Ne peut-on régler cette situation par des moyens pacifiques ? Le débat a trouvé écho dans de grands médias turcs comme Cumhuriyet ou encore Hürriyet, et même dans la presse britannique via le Daily Mirror. Max Zirngast a interviewé pour LCM les militantes de “sorcières du campus” qui ont été largement impliquées dans l’action.

Mardi dernier, un incident s’est produit à la Faculté de langues, histoire et géographie de l’Université d’Ankara, au cours duquel un groupe de femmes a frappé un camarade homme. Une vidéo et des commentaires sur l’incident se sont rapidement répandus en Turquie, d’abord dans les médias sociaux puis dans divers journaux et chaînes de télévision, et même dans certains médias grand public. Vous avez vous-mêmes participé à l’action. Pouvez-vous nous dire ce qui est arrivé exactement ? Et comment interprétez-vous les réactions vis-à-vis l’incident ?

Cela s’est passé ainsi : une de nos amies voulait se séparer de son petit ami, Ersel Çetin, un étudiant de notre faculté. Mais il n’a pas accepté sa décision : il s’est pointé chez elle sans y être  invité et en voulant avoir un rapport sexuel. Elle a refusé, alors il s’en est pris à elle de manière violente et l’a agressée sexuellement. Par ailleurs, dans plusieurs médias il a tenu des propos dévalorisant les femmes. Après que l’affaire concernant notre amie est devenue publique, nous avons appris que d’autres femmes avaient subi des violences et agressions sexuelles de la part de cet homme.

Il y a dix jours, notre amie nous a expliqué la situation et nous a demandé de l’aide. Nous avons donc sonné l’alerte parmi les féministes de la faculté et discuté de ce que nous pouvions faire. Nous avons ensuite donné un avertissement à l’homme en question, mais comme il a continué ses violences et ses harcèlements vis-à-vis des femmes, nous l’avons dénoncé publiquement.

Le mardi 29 mars, nous avons utilisé notre droit légitime de nous défendre contre Ersel Çetin, qui, en dépit nos avertissements, n’avait pas cessé ses agissements, et qui de surcroît s’était assis à une table derrière nous pour nous narguer.n_97142_1

Ainsi, alors que nous nous dirigions vers lui, les étudiants présents nous ont manifesté leurs encouragements sous un tonnerre d’applaudissements. Après l’incident, nous avons également souvent été interpellées sur le campus par des gens qui nous ont remerciées.  Beaucoup de femmes se sont tournées vers nous et nous ont dit à quel point elles sont exposées à la violence et au harcèlement des hommes, souhaitant se joindre à nos forces dans la lutte contre l’ordre patriarcal et dénoncer les hommes coupables de harcèlement sexuel.

Venons-en maintenant à la question de savoir pourquoi notre action d’auto-défense a conduit à une telle agitation… Bien qu’au moins 300 femmes soient tuées chaque année en Turquie, il est encore pratique courante que les hommes coupables et condamnés obtiennent une réduction de peine eu égard à leur repentir ou à leur bonne conduite. Les femmes doivent apporter la preuve de leur harcèlement ou de leur viol devant les tribunaux, alors qu’il s’agit d’actes qui se déroulent principalement dans la sphère privée et qu’il est difficile de prouver. Par conséquent, il est souvent admis de tels incidents se sont déroulés avec le “consentement de la femme”, rejetant ainsi la faute sur les femmes.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, le corps et le sexe des femmes sont constamment rabaissés verbalement par les représentants du gouvernement, ouvrant par là la voie à une politique qui relègue les femmes au second plan. Au cours d’une affaire récente, il a été révélé que la fondation Ensar, ayant le soutien matériel et moral du gouvernement,  a employé un enseignant ayant commis des viols pendant plusieurs années sur au moins 45 enfants. Pourtant la Ministre chargée de rendre compte du dossier a été jusqu’à dire que “dans de nombreux cas, il s’est déjà avéré qu’il ne s’était rien passé”. Dans ce pays, depuis l’État jusqu’aux médias en passant par le système éducatif et la justice, la mission des institutions consiste à légitimer et protéger les hommes et le patriarcat. Et cela pour d’innombrables raisons. En situation d’agression, les femmes ne peuvent compter sur personne sinon elles-mêmes pour se protéger.

Nos actions d’auto-défense permettent de révéler le courage des femmes et de leur montrer qu’elles ne sont pas seules.

Parallèlement à la communication qui s’est faite autour de notre action d’auto-défense et du soutien que nous avons reçu, des critiques se sont fait entendre. Certains ont tenté de justifier la culture du viol en réponse à notre action, d’autres nous ont menacées. Mais nous ne prenons pas cela au sérieux et nous n’avons pas peur des menaces. Au contraire, nous sommes pleinement conscientes que ces hommes, qui se délectent d’un système patriarcal qu’ils se sont construits, voient avec panique que ce système s’affaiblit sous l’action d’un groupe de jeunes femmes. Ils ont raison d’avoir peur et d’être pris de panique, parce que ce n’est que le début! Pour être honnête, si la réaction vis-à-vis de notre action a pris une telle ampleur, c’est surtout parce que la situation actuelle des femmes est tout simplement devenue insupportable.

Notre problème, ce n’est pas les hommes en général mais l’idéologie patriarcale et ses traductions concrètes. Nous condamnons un système judiciaire qui protège les hommes et qui punit les femmes. Nous nous n’attendons plus rien d’un système judiciaire qui exalte la masculinité au lieu de protéger les femmes. C’est pourquoi nous continuerons d’appliquer nos méthodes d’autodéfense jusqu’à ce que les femmes ne soient plus harcelées ou victimes d’abus, jusqu’à ce que les femmes soient respectées.

Nous allons également poursuivre notre action via les cours d’auto-défense qui ont déjà lieu dans de nombreuses villes de Turquie depuis ces derniers mois.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre organisation “sorcières du campus” ? Quand l’avez-vous créée et pourquoi avez-vous choisi ce nom?

“Sorcières du campus“ est une organisation indépendante créée en 2013 par des étudiantes.

Nous l’avons fondée dans le but de nous réunirsine-boran-art_DSC_0279 pour résoudre les problèmes que les femmes subissent en raison de leur sexe dans les résidences étudiantes, les cours, sur le campus et dans la rue, et pour nous unir, dans un élan solidaire, contre le harcèlement, le viol et la violence.

Nous nous désignons délibérément comme des sorcières. Parce qu’au Moyen-Age, des femmes qui luttaient contre le patriarcat et son discours scientifique refusant de reconnaître à la nature son bien-fondé, ont été traitées de sorcières par l’Église et la monarchie, torturées et brûlées. La mentalité patriarcale d’aujourd’hui qui nie la valeur des femmes et les relègue à l’arrière-plan ne diffère au fond pas de la mentalité du Moyen-Age où les femmes qui se sont rebellées contre le patriarcat ont été brûlées. Nous poursuivons la résistance, telles les petites filles des sorcières qu’ils ont pas réussi à brûler à l’époque.

Que faites-vous sinon, en dehors des actions d’auto-défense?

Les femmes ont le droit de se protéger contre la violence des hommes. Les femmes doivent arracher des mains des hommes le pouvoir de décision qu’ils détiennent sur leur corps. Mais nous voyons que l’État et le système judiciaire n’agissent pas de manière satisfaisante pour remplir leur mission de protection des femmes contre les hommes. C’est pourquoi nous organisons des cours d’auto-défense pour protéger les femmes contre les violences et les prémunir des gynécides qui ne cessent de croître.

13015161_1143199025731739_1166335855341812977_nLes actions d’auto-défense sont en réalité une partie seulement de nos activités. Notre combat de femmes contre le système patriarcal se fait également le plan théorique et nous essayons de sensibiliser les consciences en fondant nos pratiques sur un socle théorique. A cet effet, nous nous mobilisons à travers des échanges d’expérience, des débats d’idées à partir d’articles et de livres et des discussions portant sur les politiques actuelles.

Nous considérons que les universités, comme tous les autres secteurs de la société reproduisant le système de valeurs du patriarcat, sont un champ où le combat politique des femmes est à mener. Nous rejetons par conséquent un système d’éducation qui impose dans les universités et ailleurs, via les manuels scolaires et autres matériaux, des rôles de genre et véhicule des stéréotypes sexistes. En tant qu’alternative, nous demandons la mise en place de cours sur les rôles socialement attribués à chacun des deux sexes.

Par ailleurs, nous militons pour que des mesures correctives soient prises à l’égard des comportements discriminatoires selon les genres dans les écoles et les universités – en particulier les mesures humiliantes et répressives envers les enseignants et les étudiants en raison de leurs différences d’identité de genre, et que leurs auteurs soient sanctionnés.

Nous pensons également que les étudiants et les enseignants ont besoin d’être informés sur le harcèlement et les abus sexuels. De plus, comme cela a déjà été indiqué, nous nous solidarisons avec les femmes contre le harcèlement sexuel, le viol et la violence dans les universités, via l’exercice de notre droit à la légitime défense et via la dénonciation publique.

En tant que jeunes étudiantes, nous sommes confrontées à un autre problème majeur : celui du caractère discriminatoire de la gestion et du système de sanctions au sein des résidences étudiantes à l’égard des femmes et par opposition aux hommes. Nous sommes soumises à un couvre feu différent de celui des hommes et à des contrôles beaucoup plus stricts pour accéder et sortir des résidences étudiantes, via l’exigence de se signaler quotidiennement, et sous peine de voir les parents des étudiantes immédiatement informés si celles-ci reviennent trop tard à la résidence, etc…

Le campus est un lieu où les femmes vivent, et les résidences étudiantes font partie du campus. Par conséquent, nous exigeons que les étudiantes puissent accéder librement à leurs résidences et puissent vivre sur le campus dans les mêmes conditions que les étudiants hommes.

Y a-t-il autre chose dont vous voulez venir à bout ?

Le chemin difficile, qui consiste à venir à bout d’un système patriarcal progressivement construit  sur plusieurs milliers d’années et à imaginer une marche vers la liberté, peut paraître un vain rêve étant donné les conditions actuelles, et ce chemin comporte une part de grandes déception et de désespoir si on ne se contente pas de l’imaginer et qu’on s’y engage avec courage, de manière délibérée et volontaire. C’est le prix à payer et il faut appréhender cela comm12798920_1106879549363687_5662252599593290165_ne quelque chose de normal, sans céder à la panique.

Une femme qui veut prendre part à la lutte pour la liberté sans sombrer dans le désespoir doit s’engager sur ce chemin. Nous ne sommes pas “autres” par rapport aux hommes, nous sommes nous-mêmes et l’organisation que nous avons créée ensemble pour libérer les femmes de milliers d’années d’oppression et pour établir une génération de jeunes femmes libres doit promouvoir les pratiques qui mènent à la libération et à la construction de soi.

Ainsi nous nous sommes engagées sur ce chemin en tant que Sorcières du Campus, groupe auto-organisé pour rassembler la capacité d’action et le courage des étudiantes et pour renforcer les solidarités entre elles. Le chemin sera rude et long, mais certainement pas insurmontable.

Femmes de tous les pays, unissez-vous ! Nous n’avons rien d’autre à perdre que notre sourire !

* Traduit du turc vers l’allemand par Max Zirngast et Alp Kayserilioglu.

Traduit vers le français par Gaëlle Audrain

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